Echanges
20 February 2006 Le 12 février, le séminaire est monté à Tana pour l’installation du nouvel archevêque de la capitale. C’était la sortie du semestre. Je n’aime pas trop ces manifestations de l’Église triomphante. Mais je vous ai mis des photos pour que vous puissiez vous faire une idée.
J’arrive à supporter les 3h30 de célébration. C’est vivant, il y a des chants et des danses et puis j’ai des points de repère. Ce qui est de trop pour moi ce sont les presque deux heures de discours qui ont suivi, faits par des hommes importants comme il se doit et qui font la preuve de leur importance par la longueur et par le caractère conventionnel de ce qu’ils disent. Mais bon, ça plaît ici et, comme je n’y comprends rien, je ne peux pas apprécier.
Seul le nouvel archevêque m’a semblé poser des axes pour l’avenir.
Je préfère vous raconter l’événement exceptionnel qui a eu lieu pendant le voyage : un séminariste m’a posé des questions sur ma vie. Ça n’a l’air de rien, mais c’est la première fois en 9 ans que je sens autant d’intérêt chez un Malgache.
Il a commencé par des questions un peu générales, puis très vite il m’a demandé s’il y avait une solidarité entre les prêtres en France. Je lui ai raconté que, sur mon secteur, on se voyait toutes les semaines pour partager et pour manger ensemble et que sur l’ensemble c’était deux fois par mois. Je ne lui ai pas caché que ce n’était pas toujours passionnant, mais qu’il y avait des laïcs avec nous. Quand il m’a demandé comment étaient les relations avec les jeunes prêtres, j’ai bien dû lui dire qu’elles n’étaient pas toujours faciles, en particulier avec ceux qui penchent vers l’intégrisme.
J’ai bien senti qu’il exprimait ses propres craintes : ici les échanges entre prêtres ne sont pas toujours très chaleureux et entrer dans de telles équipes peut inquiéter un futur jeune prêtre.
Ensuite il m’a demandé si, en dehors des prêtres, j’avais des amis et ce que je faisais avec eux. J’ai répondu combien c’était important pour moi d’avoir des proches chez qui je peux aller quand je veux, pour parler, mais le plus souvent pour être simplement dans un lieu où je suis en confiance, où je suis un ami et non pas d’abord un prêtre. Des gens avec qui je prends l’apéro, je vais au restaurant, au cinéma, avec qui je vais en vacances, qui viennent chez moi comme je viens chez eux. Il était étonné et il m’a dit qu’ici c’était plus difficile à cause du niveau de vie qui ne donnait pas autant de facilités de relations. Il ne m’a pas convaincu.
Il a poursuivi en me demandant si je trouvais des relations semblables ici et j’ai bien été obligé de lui dire combien cette chaleur humaine me manquait. Je n’ai pas d’amis parce que justement il n’y a personne qui s’intéresse à moi au point de me demander mon amitié et de me proposer la sienne.
Je lui ai dit combien pour moi l’aïkido était important, parce que c’est le lieu où je suis accueilli différemment, que j’allais parfois dans quelques familles chez Pascal et Fanza par exemple, mais que je ne trouvais nulle part une véritable amitié. Ici on ne sort pas le soir et il est rare qu’on aille se faire un resto. Il n’y a pas d’endroit où je me retrouve à égalité avec d’autres d’une manière habituelle et décontractée.
Il a même voulu savoir s’il y avait des amis que je rencontrais lors de mes voyages à Tana. Je lui ai parlé de Dominique et Michel Louvet et de Jean-Hervé et Marie-Paule que vous connaissez. Avec eux, je retrouve quelque chose de ce que je vis en France.
Peut-être trouvez-vous cela banal, mais, je le répète, c’est la première fois qu’on me posait tant de questions et j’ai été surpris qu’il comprenne aussi finement mon problème essentiel.
Ici, quand vous arrivez pour quelques temps, on cherche d’abord à savoir quels sont les problèmes qui vous font fuir votre pays. C’est vrai qu’il y a beaucoup de gens perturbés qui croient régler leurs déséquilibres en venant à l’étranger, soit disant pour aider les pauvres.
J’ai mis plusieurs années avant de convaincre mes divers responsables que je n’avais pas de problème particulier et que le Cap-Ferret était la plus belle paroisse de France.
La deuxième étape consiste à convaincre les gens que vous n’êtes pas un néo-colonialiste et que vous n’allez pas imposer vos points de vue ou chercher à prendre le pouvoir (le syndrome de la belle mère). L’entreprise est difficile à cause des différences de culture. Il est pratiquement impossible de ne pas faire de gaffe et la moindre erreur se paye par une prise de distance. Les retours de bâton sont fréquents. Quand on arrive à plaisanter, comme ce matin à la piscine, sur les méchants Français qui ont tué leurs ancêtres et ont exploité le pays c’est que ça va mieux.
La troisième étape consiste à prouver que l’on n’est pas inconsistant, pas un étranger naïf à qui on peut demander tous les services et qui fournira de l’argent à la demande. Ne pas se laisser faire est l’étape suivante si on veut se faire respecter. Ce n’est pas la plus simple. J’ai dû m’imposer à plusieurs reprises, parfois violemment, face à des supérieurs abusifs.
J’en suis là, sans avoir vraiment dépassé les étapes précédentes parce que j’ai toujours des problèmes, que je veux souvent imposer mon point de vue et que j’hésite encore sur la conduite à tenir pour rendre service sans se faire trop avoir.
Peut-être que l’amitié est la quatrième étape. Mais il y a peu d’amitié entre eux parce que peu de confiance réciproque. Alors je désespère. Je me contente d’être estimé par certains.
Je me suis demandé quand même pourquoi j’avais eu droit à ce soudain intérêt. Mon interlocuteur est sans doute exceptionnel, mais cela venait peut-être d’un de mes cours. On parlait du rapport à l’autre et je me suis scandalisé parce qu’ils ne comprenaient pas qu’on puisse aller vers quelqu’un sans avoir besoin de lui. Ils exprimaient leur incompréhension avec une candeur qui me sidérait.
Je suis monté au créneau pour les exhorter à partager entre eux gratuitement, à échanger sur la vie avec les jeunes qu’ils rencontrent, sans leur faire des discours moralisateurs, à essayer de comprendre la vie des travailleurs, des pauvres et des autres…
On ne sait jamais, peut-être que certains ont compris ! Il y en a bien un qui a commencé par moi, peut-être que les autres vont s’intéresser gratuitement à ceux qui les entourent…
En tout cas il ne peut pas y avoir d’amitié sans égalité et gratuité.