Une plantation
Le mot de plantation évoque une autre époque où des blancs exploitaient durement des esclaves, mais il a également des aspects romantiques quand on pense à l’histoire du Sud des États Unis.
Il y a bien un peu de cela quand on se promène à Ampasimahanoro chez Michel Louvet. Des Malgaches, un tantinet obséquieux viennent vous serrer la main et vous dire : « bonjour », en zézayant comme ceux qui ne savent pas prononcer le « je » à la française. La case a aussi de faux airs de Louisiane.
Pas facile non plus, sur plusieurs centaines d’hectares, de faire travailler rationnellement des paysans habitués à plus de laisser-aller et d’approximation. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Malgré ses aspects d’un autre temps, Michel a le désir de faire de sa plantation une entreprise moderne avec des méthodes de notre temps. Il est pour cela en lien avec des agronomes et des spécialistes internationaux du développement rural.
Les bananeraies sont dans un grand désordre. Difficile d’obliger les bananiers à pousser en ligne ! Mais les pépinières de poivrier alignent leurs petits pots bien rangés sous leur toit de branchages et l’on trouve le même alignement, bien que moins net, dans les lianes de poivre adultes qui s’accrochent à leur tuteur vif et qui portent leurs grappes de graines vertes et rouges. Il en est de même pour les plants de vanille qui montrent déjà leurs premières gousses, prêtes à subir leur délicat traitement pour être amenées à la couleur, l’odeur et la saveur que nous connaissons, au cours d’un savant processus. Au passage, on sent la cannelle, l’eucalyptus, la citronnelle, le camphre et d’autres odeurs étranges pour le profane.
Au cours de la promenade, il arrive que l’on croise des personnes qui ne sont pas de la plantation et qui nous saluent d’un sonore : « akory aby » typique de la région. Des enfants posent pour la photo. Ici on ne supporte pas trop de vêtements et on a du mal à travailler durement, la fatigue vient vite, même pour celui qui ne fait que se promener. Mais on rencontre sur toutes les parcelles des gardiens, des gens qui taillent, sarclent, cueillent, défrichent… pas besoin d’arroser, il pleut assez !
Pour découvrir les étendues de piments dont il est difficile de voir le bout, il faut descendre jusqu’au fleuve pour traverser avec la grande pirogue métallique. On y découvre aussi l’anacardier, l’arbre à cajous, le muscadier et des milliers de combavas. On reprend la pirogue pour atteindre une autre parcelle de la propriété, où règne Christian, l’associé de Michel. Il y a des hectares de caféiers auxquels il a fait une coupe rase parce qu’ils étaient vieillissants, d’autres de ravintsara bien alignés, des girofliers, toujours des bananiers et des plantes dont j’ai oublié le nom. Il y a même des petites feuilles sauvages que nous montre Christian parce qu’elles sont très recherchées par les entreprises pharmaceutiques. À la fin du tour, on est tellement assoiffé qu’on apprécie même un coca.
Revenus aux bâtiments principaux, je suis très intéressé par le fonctionnement du grand alambic artisanal. Deux ouvriers sont en train de distiller des tonnes de feuilles de cannelle. Avec une tonne, on obtient 3 litres et demi d’huile essentielle. D’autres ont un meilleur rendement comme le ravintsara, l’écorce de cannelle, l’eucalyptus… On distille un peu tout aujourd’hui et les huiles sont recherchées par les industries alimentaires et cosmétiques en particulier. C’est un produit transformé, à forte valeur ajoutée, et plus facile à exporter que des tonnes de poivre ou de letchis. Elles se vendent d’autant plus facilement qu’elles sont certifiées bio, comme tout ici.
Tout cela en est à ses débuts et reste fragile. Michel et sa famille ne sont à Madagascar que depuis 8 ans et il a repris la propriété depuis 4 ans seulement. Les productions commencent juste à atteindre un bon niveau. Il faut que l’entreprise tourne, produise et devienne rentable pour que son idéal prenne forme : impulser une nouvelle vie à un village et au-delà, mettre en place d’autres manières de travailler et de produire, montrer que des projets de développement sont envisageables à Madagascar et quand même gagner sa vie pour lui et sa famille. On trouve chez Michel et chez Dominique sa femme un grand amour de Madagascar et des Malgaches avec ces pointes d’agacement et ces tentations de découragement quand tout ne fonctionne pas exactement comme prévu, quand rien ne se règle définitivement, quand il faut sans cesse surveiller, relancer, tempêter, quand il faut lutter contre le vol, défendre une propreté méticuleuse dans un environnement de saleté, inviter à la rigueur, faire en sorte que toutes les grappes de poivre soient ramassées. Il est difficile de faire passer les gens, d’une mentalité de cueillette pour la survie, à la rigueur d’une véritable entreprise.
Vous pouvez venir à Ampasimahanoro. Si vous rêvez de mer émeraude transparente où l’on croise des poissons multicolores, ce n’est pas là. Si vous pensez surtout à préparer votre bronzage pour l’été, vous vous trompez aussi ; ici on pratique plutôt le bronzage agricole. Par contre, si vous avez envie de découvrir une nature luxuriante que l’on essaye de domestiquer, si la rencontre des gens vous tente, comme les balades dans la campagne ou en pirogue sur un fleuve, alors vous êtes les bienvenus. Ça vaut la peine de découvrir sur pied ces plantes si communes et pourtant encore mystérieuses.
Sans compter l’accueil : Madame Claire tient l’épicerie du village avec son mari Adrien, qui sert d’assistant à Michel. Vous verrez le mécanicien en tout genre, pas toujours fiable mais débrouillard. Peut-être aurez-vous la chance de parler avec Patricia, la secrétaire émérite. Samoëlina vous fera la cuisine, à moins que vous ayez la chance, comme moi, de manger la cuisine du maître de maison. J’ai un souvenir ému de la dinde aux marrons du jour de Noël, elle fondait dans la bouche et sa farce était succulente, le tout arrosé de vin d’Afrique du Sud qui, sans valoir le Bordeaux, est le meilleur rapport qualité prix sur le marché local. On avait eu droit en apéro à du champagne frais, un luxe inestimable en ces lieux où il n’y a pas de distribution d’eau, ni d’électricité, où le téléphone ne passe pas et où il fait rarement moins de trente degrés. Michel sait recevoir.
Il a même une adresse électronique : agroman@wanadoo.mg
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