Colonisation
Quelle idée ce projet de loi sur les bienfaits de la colonisation ! De quoi je m’occupe !
D’un autre côté il a remis sur le tapis cet épisode pas toujours reluisant de notre histoire.
Je ne peux guère avoir un avis en dehors de ce que je vois à Madagascar, et encore. Mais je suis surpris quand même par la virulence de certaines réactions. Que des militants des Antilles françaises la mette sur le même plan que l’esclavage, me surprend. Je trouve qu’il y aurait des nuances à apporter.
Mais qu’est-ce qu’on est allé faire là-bas ?
• Exploiter une nation pauvre ? Mais il n’y a pas grand-chose à en tirer : du café, de la vanille, des minerais, des pierres précieuses ou semi-précieuses, de l’or… Si on fait le compte, je pense que la France a beaucoup plus investi à Madagascar qu’elle n’en a retiré de bénéfices.
• Trouver des gens prêts à combattre pour une cause qui n’était pas la leur pendant les guerres mondiales ? Sans doute que cela a fait quelques morts bien inutiles en plus.
• Conquérir une position stratégique dans l’Océan Indien ? Sûrement. Mais ce n’est pas suffisant pour se lancer dans une telle conquête, si coûteuse en hommes et en moyens.
J’ai tendance à croire qu’il y a plus de monde qui est parti pour la gloire, par idéal, au nom de la foi… que par goût du lucre.
Surtout que les Français sont des gens bizarres. Ils ne peuvent pas se contenter d’exploiter les populations locales, de récupérer des matières premières, de « faire suer le burnous » comme on disait ailleurs. Ils veulent en plus qu’on les aime. Ils sont tellement persuadés que leur langue et leur culture sont les meilleures du monde qu’ils ont mis en place, à Madagascar un réseau impressionnant d’écoles pour instruire les enfants, dans la langue de Molière, bien entendu. Ils ont édicté des lois, mis en place une administration à la française. Madagascar devait devenir un morceau de la France (loi du 6 août 1896) et les Malgaches être intégrés. Quelle drôle d’idée ! Bien sûr qu’il y avait de mauvais sujets cupides dans le tas, mais je pense que la plupart des colonisateurs étaient plus idéalistes que méchants.
C’est bien ce qui a condamné leur entreprise.
Ils ont créé des lignes de chemin de fer (avec de vieux trains de récupération d’accord) et tracé des routes. Certes, pour ce faire, ils ont soumis les Malgaches à la corvée puisqu’ils ne pouvaient pas payer d’impôts. Mais cela servait théoriquement au développement de leur pays. Depuis, il n’y a plus de corvées mais l’état des infrastructures s’est lentement dégradé depuis que plus personne ne s’en occupe. Aujourd’hui la politique change : c’est l’entreprise Colas qui répare les routes, avec le financement de l’Union Européenne !
Il y a eu des actes innommables. Comment comprendre, deux ans après la fin de la guerre contre le nazisme, que des Français soient capables de rassembler des leaders de l’opposition malgache dans des wagons de chemin de fer et de les mitrailler jusqu’à ce que mort s’en suive ? J’ai du mal à y croire. Quel acte stupide perpétré par des gens bornés ! Cela fait encore parti de l’enseignement de l’histoire dans les classes primaires et j’ai visité le monument commémoratif près de Moramanga. J’avais honte.
Mais je ne crois pas être exagérément naïf en pensant que le plus grand nombre était là avec le désir d’amener un développement dans l’île… dont la France profiterait. Ils étaient pleins de bonnes intentions, ils s’étaient, pour certains, renseignés sur les coutumes locales et avaient un a priori positif. Ils voulaient créer des élites malgaches, tout en jouant sur les divisions du pays.
Certes beaucoup ne pouvaient pas imaginer qu’il pouvait exister une culture, pleine de richesses, différente de la leur. Il fallait imposer la civilisation française à ces gens qui, somme toute, étaient des sauvages incapables d’évoluer. Mais même pour les autres la tâche était redoutable. Seuls ceux qui ne se sont jamais affrontés à une autre culture ont des réponses claires sur la manière de dialoguer dans la diversité. J’en suis encore à me demander si ma présence et mon enseignement se justifient ici.
Je leur parle en français, alors qu’ils ont le droit de parler leur langue. Mais quel accès auront-ils au monde s’ils s’y enferment ?
Le directeur national de l’enseignement privé évoquait l’idée de réserver l’enseignement du français et en français aux élèves capables de poursuivre des études. On n’en a pas besoin pour cultiver la terre. Les colons imposaient le français à tous. Je ne sais pas qu’en penser. Chez nous aussi tout le monde ne parle pas l’anglais, même pas moi.
Mes étudiants ont du mal avec notre langue, qui est en plus celle des anciens colons, mais ils auraient vite fait le tour des publications en malgache. Ce n’est certes pas une raison pour ne pas publier, écrire, traduire intensément. Pourtant la tâche est immense et autant les fonds que les motivations, sont limités pour cette entreprise. Le développement ne peut attendre autant.
Sans doute que le français est trop difficile, qu’ils feraient mieux de se lancer dans l’anglais, plus accessible et ouvrant davantage à une culture mondiale. Mais on se heurte à l’histoire. Beaucoup d’entreprises imposent déjà les deux langues à leurs employés.
J’aime beaucoup le français, j’en goûte même davantage les finesses quand je suis obligé de rectifier l’usage qu’en font mes étudiants. Mais cette langue est le fruit de siècles de formidables mélanges. Entre les racines indo-européennes, le grec et le latin, les emprunts aux langues germaniques, à l’arabe, à l’espagnol, à l’italien, sans compter les apports des langues régionales et l’envahissement actuel de l’anglais… il faut un spécialiste pour s’y retrouver. Et on voudrait qu’une langue, enfermée pendant des siècles dans une île, possède la souplesse de la nôtre, ballottée depuis tant de générations.
Ceci dit, il n’y a pas si longtemps que les Occitans parlent le français !
La langue malgache a elle aussi des racines lointaines, malayo-polynésienne (qu’est-ce que vous croyez !) Elle a été influencée par l’arabe, l’anglais, des langues africaines, sans parler du français. Des mots comme table, chaise, bougie, heure, les noms des jours, des mois… n’existaient pas. Des peuples, d’origines diverses ont été plus ou moins unifiés par les rois à partir de la fin du XVIII° siècle.
Mais la colonisation a été trop tardive. Les Anglais sont arrivés au début du XIX° siècle, les Français vers la fin et il n’y a guère que depuis 1972, que les Malgaches peuvent commencer à digérer leurs colonisations. Pour nous Jules César, les invasions des Huns, des Ostrogoths, des Visigoths et des autres Goths… c’est une vieille histoire.
Nous sommes de vieux colonisés !
Nous avons eu du mal à devenir des Gallo-romains, comment savoir quel équilibre trouver entre les influences diverses qui perturbent les traditions de la Grande Île ? En tout état de cause ce n’est pas aux vasahas à en décider.
En tout cas, ne vous inquiétez pas, il y a une nouvelle colonisation qui est promise à un brillant avenir. Ici tout le monde boit du Coca, les jeunes ne rêvent que de Nike et sont habillés comme des Américains. Ceux qui n’en ont pas les moyens en rêvent. Il y a de plus en plus de téléphones portables, d’ordinateurs, qui n’a pas son adresse Internet ? Le capitalisme de la séduction entre à Madagascar, en passant souvent par la Chine (non pas à pied), en commençant par les villes et les jeunes. Il fait beaucoup moins de vagues que les colons français. Je ne suis pas sûr que les dégâts seront moins grands.
À suivre…