La mort
J’ai été invité à Tana pour intervenir devant des jeunes de l’aumônerie du lycée français. Ils sont Malgaches, Français, Franco-malgaches, catholiques, protestants, en recherche, bref bien mélangés. Martine et Marie-Paule les suivent depuis quelques mois.
Je me suis retrouvé devant 22 ados qui avaient choisi le thème de la mort et j’ai tenté de discuter avec eux. Ce n’est pas facile d’engager ce genre de débat, mais on a un peu échangé à partir de ce que j’avais préparé, et que je vous joins, et aussi de leurs questions. Elles tournaient beaucoup sur la vie après la mort et sur les morts injustes que déjà ils ont rencontrées. On a évoqué aussi le spiritisme et les expériences de ceux qui ont frôlé la mort.
Une soirée sympathique qui s’est terminée autour de pizzas, le meilleur moment selon certains !
La peur de la mort empêche de vivre. Ne pas ressembler au dernier homme dont parle Nietzsche, celui qui dit : « un petit plaisir le matin, un petit plaisir à midi, un petit plaisir le soir et surtout la santé ! » Le danger est de se retrouver comme anesthésié par la peur de mourir au point de vivre au ralenti, en évitant de prendre des risques. On se protège tellement et on tient à sa santé au point de se priver de plaisirs, d’expériences fortes, de chercher à éviter la souffrance à tout prix et donc de passer à côté d’une vie pleine. Le risque est alors d’être mort par anticipation, de se replier sur une vie larvaire et sans ambition. On préfère alors une vie marquée par la routine et la petitesse parce qu’on donne toute l’importance à la vie physique, aux dépens d’une vie pleine et riche, mais parfois dangereuse. On préfère vivre longtemps que de vivre bien, en étouffant en nous le bouillonnement de la vie.
La mort n’est rien
Le philosophe Grec Épicure dit qu’il ne sert à rien de parler de la mort, puisque nous ne pouvons rien en dire. Tant que nous sommes, la mort n’est pas là ; et dès que la mort est là, nous ne sommes plus. La mort n’est donc rien, ni pour les vivants, ni pour les morts, car pour ceux qui sont, elle n’est pas et ceux pour qui elle est ne sont plus. Cette vérité est salutaire, d’après lui, puisqu’elle doit nous délivrer de la crainte de la mort.
La tour de Siloé
Un texte très important montre que Jésus ne conçoit pas Dieu comme quelqu’un qui joue avec la vie de ses créatures.
Luc :
13, 1-5 En ce même temps survinrent des gens qui lui rapportèrent ce qui était arrivé aux Galiléens, dont Pilate avait mêlé le sang à celui de leurs victimes. Prenant la parole, il leur dit: "Pensez-vous que, pour avoir subi pareil sort, ces Galiléens fussent de plus grands pécheurs que tous les autres Galiléens ? Non, je vous le dis, mais si vous ne vous repentez pas, vous périrez tous pareillement.
Ou ces dix-huit personnes que la tour de Siloé a tuées dans sa chute, pensez-vous que leur dette fût plus grande que celle de tous les hommes qui habitent Jérusalem ? Non, je vous le dis ; mais si vous ne voulez pas vous repentir, vous périrez tous de même."
Jésus nous invite à sortir d’une vision d’un Dieu qui punit et récompense. La mort n’est pas la conséquence de nos fautes, elle n’est pas une punition, pas plus que le bonheur n’est une récompense.
Par contre la mort est un appel, une interrogation, le rappel que notre vie est fragile. Du coup chaque catastrophe, ou simplement chaque mort nous invite à nous retourner vers l’essentiel de notre vie, quel qu’il soit.
La mort reste un scandale
Il n’y a pas de justification de la mort dans la Bible, elle reste un scandale. Mais plus elle est scandaleuse, plus elle appelle la résurrection. Comme une exigence de sortir de l’horreur.
Elle choque d’autant plus qu’elle semble injuste. Trois textes bibliques évoquent la révolte devant la mort et la souffrance du juste :
• Job qui ne comprend pas pourquoi Dieu s’acharne sur lui alors qu’il n’a rien fait, ou rien fait de grave. Il finit par se taire en acceptant de ne pas comprendre pourquoi Dieu agit ainsi.
• Le livre des Martyrs d’Israël ou des Maccabées : il exprime le désarroi de juifs pieux qui défendent leur loi, leur pays et leur foi et qui sont massacrés, battus à plate couture sans être défendus par le Dieu en qui ils mettent leur confiance.
• Les récits de la Passion du Christ : 4 longs textes qui méditent sur la mort du Christ et qui se posent la question du pourquoi il fallait qu’il meure. La question reste sans réponse.
Les trois textes évoquent ou appellent l’idée de résurrection.
Job :
16:19, 21 Dès maintenant, j’ai dans les cieux un témoin, là-haut se tient mon défenseur. Interprète de mes pensées auprès de Dieu, devant qui coulent mes larmes, qu’il plaide la cause d’un homme aux prises avec Dieu, comme un mortel défend son semblable.L’espérance est assez floue, elle évoque un défenseur qui plaidera la cause du juste devant Dieu.
II Macchabées :
7:9 Au moment de rendre le dernier soupir: "Scélérat que tu es, dit-il, tu nous exclus de cette vie présente, mais le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois."
7:11 il déclara courageusement: "C’est du Ciel que je tiens ces membres, mais à cause de ses lois je les méprise et c’est de lui que j’espère les recouvrer de nouveau."
7:14 Sur le point d’expirer il s’exprima de la sorte: "Mieux vaut mourir de la main des hommes en tenant de Dieu l’espoir d’être ressuscité par lui, car pour toi il n’y aura pas de résurrection à la vie."
12:41, 45 Tous donc, ayant béni la conduite du Seigneur, juge équitable qui rend manifestes les choses cachées, se mirent en prière pour demander que le péché commis fût entièrement pardonné, puis le valeureux Judas exhorta la troupe à se garder pure de tout péché, ayant sous les yeux ce qui était arrivé à cause de la faute de ceux qui étaient tombés. Puis, ayant fait une collecte d’environ 2.000 drachmes, il l’envoya à Jérusalem afin qu’on offrît un sacrifice pour le péché, agissant fort bien et noblement d’après le concept de la résurrection. Car, s’il n’avait pas espéré que les soldats tombés dussent ressusciter, il était superflu et sot de prier pour les morts, et s’il envisageait qu’une très belle récompense est réservée à ceux qui s’endorment dans la piété, c’était là une pensée sainte et pieuse. Voilà pourquoi il fit faire ce sacrifice expiatoire pour les morts, afin qu’ils fussent délivrés de leur péché.
L’idée de résurrection est clairement évoquée, dans un contexte de rétribution. Elle est une récompense pour les justes, les autres n’y ayant pas droit. Il y a aussi l’idée qu’il est possible de prier pour les défunts afin qu’ils soient libérés d’une partie de leur péché.
Rappelons qu’au temps de Jésus les pharisiens croyaient à la résurrection et non les saducéens.
Récits de la Passion : devant le scandale de la mort du juste et du juste par excellence qu’est Jésus, il semble que la réponse de Dieu dans ces récits soit simplement :« mon Fils est mort, pourquoi pensez-vous pouvoir échapper à la souffrance et à la mort ? » Mais la réponse suivante est contenue dans la première prédication de Pierre dans les Actes des Apôtres :
2:22, 32 "Hommes d’Israël, écoutez ces paroles. Jésus le Nazôréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous, ainsi que vous le savez vous-mêmes, cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous l’avez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, mais Dieu l’a ressuscité, le délivrant des affres de l’Hadès. Aussi bien n’était-il pas possible qu’il fût retenu en son pouvoir; car David dit à son sujet: Je voyais sans cesse le Seigneur devant moi, car il est à ma droite, pour que je ne vacille pas. Aussi mon coeur s’est-il réjoui et ma langue a-t-elle jubilé; ma chair elle-même reposera dans l’espérance que tu n’abandonneras pas mon âme à l’Hadès et ne laisseras pas ton Saint voir la corruption. Tu m’as fait connaître des chemins de vie, tu me rempliras de joie en ta présence. "Frères, il est permis de vous le dire en toute assurance: le patriarche David est mort et a été enseveli, et son tombeau est encore aujourd’hui parmi nous. Mais comme il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône un descendant de son sang, il a vu d’avance et annoncé la résurrection du Christ qui, en effet, n’a pas été abandonné à l’Hadès, et dont la chair n’a pas vu la corruption: Dieu l’a ressuscité, ce Jésus; nous en sommes tous témoins.
L’expression : « Dieu l’a ressuscité » revient deux fois, l’idée aussi que Jésus mort n’est pas allé dans l’Hadès, le séjour des morts habituels, mais qu’il est auprès de Dieu, ouvrant la porte aux hommes après lui.
La résurrection, une espérance récente
Il est important de noter que ces textes sont tous récents : autour du premier siècle de notre ère. Ce n’est que tardivement que les hommes ont cru possible d’avoir une vie heureuse après la mort. La foi en Dieu et la vie après la mort ne sont pas liées. Pendant longtemps les hommes ont cru en Dieu sans penser le rejoindre un jour dans le ciel. Sans doute était-ce impensable pour eux, la divinité étant trop éloignée, dans un autre monde.
Les Grecs imaginaient une vie dans les ténèbres, loin du soleil qui est si important pour eux. Une vie de fantôme sans intérêt. C’est ce qui est présenté dans l’Odyssée quand Ulysse descend aux enfers.
Les Juifs ont eu longtemps cette même vision d’une vague survie après la mort, vraiment pas heureuse, dans le shéol.
La vie dans les tombeaux qu’espèrent les Malgaches n’est pas non plus très attirante. Comme d’autres traditions, ils croient qu’une certaine partie de la personne résiste à la mort pour survivre.
L’idée de survie est donc très ancienne. Il s’agit même d’une des premières manifestations repérables d’humanisation. Si les premiers hommes ont enterré leurs morts c’est au moins qu’ils respectaient ce qu’ils avaient été ou bien qu’ils croyaient à une survie indéterminée.
Le bouddhisme croit que les âmes se réincarnent tant qu’elles ne sont pas parvenues à une perfection suffisante. Mais cette survie est temporaire et elle est vue comme une malédiction. L’espérance suprême est de disparaître et de se fondre dans le grand Tout.
Du côté philosophique, Platon évoque l’idée que nous participons à la vie divine et qu’à la fin de notre vie terrestre nous rejoignons le monde d’en haut, de la lumière. Mais il ne dit rien sur l’éventualité d’une vie personnelle réelle après la mort.
La vie après la mort renvoie à l’idée de Création.
Deux conceptions coexistent :
• L’idée d’une Création en une fois qui laisse ensuite le monde et l’homme tels quels.
• L’idée d’une Création continuée, Dieu est toujours en train de donner sa vie et de créer le monde.
Si nous sommes créés une fois pour toutes et que Dieu ensuite nous laisse vivre à notre convenance, la vie après la mort n’a pas le même sens que si nous avons la vision d’un Dieu qui nous aime et dont l’amour nous maintient dans l’existence à chaque instant de notre vie. Si Dieu nous donne la vie à tout moment parce qu’il nous aime, il n’y a pas de raison pour qu’il s’arrête de le faire parce que nous quittons notre existence terrestre.
La résurrection du Christ
Le fait que Jésus ait été ressuscité par Dieu est donc une espérance radicalement nouvelle. Il n’est même pas besoin de penser qu’il y a en nous un élément immortel. Si nous recevons totalement notre vie et notre être de Dieu, il est imaginable que tout ce que nous sommes soit, un temps réduit à néant par la mort. Même si nous disparaissons totalement, nous ne pouvons être effacés de la mémoire de Dieu. Dieu ne saurait nous oublier dans la mesure où il nous aime. L’idée de résurrection donne à penser que Dieu nous donne une vie nouvelle en continuité avec ce que nous avons construit au cours de notre vie terrestre. Nous n’avons pas besoin d’être immortels par un aspect de nous mêmes, il suffit d’être inoubliable pour Dieu.
Peut-être que c’est ce que signifie « il est descendu aux enfers », une idée d’anéantissement total dont le Père tire son Fils pour lui donner une vie glorieuse.
La résurrection de la chair
Nous affirmons y croire chaque fois que nous proclamons le « Je crois en Dieu ». Encore faut-il s’entendre sur ce qu’est la chair. Il ne s’agit pas des cellules, ni de la viande. Par contre, nous disons que nous ne croyons pas simplement à la survie de l’esprit, de l’âme.
Au cours de notre existence nous nous transformons. Nous prenons des habitudes, nous apprenons, nous aimons, nous devenons compétents dans tel ou tel domaine… Parler de l’esprit est alors trop réducteur, surtout si on le limite à la conscience. Il y a en nous beaucoup plus que ce que nous connaissons ou ce dont nous avons une vision claire.
Notre être entier est modifié par nos expériences, notre affectivité, il nous ouvre aux autres et transforme nos relations. Croire en la résurrection de la chair c’est penser que ce que nous avons construit au cours de notre vie ne va pas disparaître, que nous allons auprès de Dieu avec tout ce qui a fait de nous un être humain complet qu’on peut appeler notre corps.
« Je n’ai qu’une âme qu’il faut sauver » c’est bon pour ceux qui croient que nous avons un esprit qui peut se détacher de la chair. Pour ceux qui se voient plutôt dans l’unité, comme une totalité dont il est difficile de distinguer des parties, la résurrection de la chair ouvre davantage de perspectives.
Apparitions du Christ ressuscité
Les récits, relativement courts, qui présentent Jésus ressuscité reprennent ces thèmes, par exemple la finale de l’Évangile de Jean, évoquent la continuité de la personne du Christ avant et après sa mort.
Il y a pourtant des ruptures puisqu’en général, il n’est pas reconnu immédiatement par ses proches. Il se fait reconnaître par des paroles, des gestes, des attitudes, des intonations, comme avec Marie de Magdala.
Son corps a donc une grande importance dans ses manifestations. Il faut dire qu’il mange, qu’il boit, il fait du feu pour préparer le repas, partage le pain et les poissons ; on peut le toucher et son corps porte encore la trace de son supplice. Il insiste beaucoup pour qu’on ne le confonde pas avec un fantôme. Jésus ressuscité n’est pas un esprit, sinon ce serait trop banal, il y a tellement de gens qui croient voir des fantômes.
Mais il apparaît, disparaît et passe à travers les murs. Le corps glorieux du Christ ressemble au Jésus que ses contemporains ont connu, mais il nous réserve bien des surprises. Comment serons-nous ressuscités à notre tour ? Ce sera bien sans doute.